Par don modeste et mots entravés

Une lecture de De Beaux lendemains par Joachim Arthuys

 

Par don modeste et Mots entravés

Le Cœur humain apprend

Le Rien –

« Rien » est la force

Qui rend le Monde neuf –

 

                   Emily Dickinson (# 1563)

 

 

 

C’est par ce poème, qu’Emily Dickinson adresse à sa belle-sœur Susan Gilbert, que s’ouvre le roman De beaux lendemains. Il peut sembler curieux qu’un romancier comme Banks, d’une « lucidité claire et tranchante » et qui a le don de raconter dans un langage non moins tranchant des histoires réalistes, fasse siens ces « Mots entravés », cette définition énigmatique du « Rien » comme puissance régénératrice du « Monde », et on serait tenté d’oublier ce poème en même temps qu’on tourne la page pour plonger dans l’univers familier de l’écrivain américain : un patelin paumé, Sam Dent, dans une vallée boisée du New Hampshire – décor d’un inquiétant conte pour enfants – où vivotent de petites gens. Sauf que De beaux lendemains peut – et doit peut-être – se lire à la lumière de ce poème liminaire.

 

« Un chien – c’est un chien que j’ai vu, j’en suis sûre. Ou que j’ai cru voir. » Ces deux premières phrases du roman sont les premiers mots du témoignage de Dolorès Driscoll, qui conduisait le bus scolaire ce matin blanc où l’accident s’est produit, coûtant la vie à une quinzaine d’enfants de la bourgade. Une affirmation qui a l’évidence d’une certitude d’abord, aussitôt abolie dans l’alternative. D’emblée, Banks montre que les mots sont « entravés », impuissants à formuler une quelconque vérité satisfaisante qui offrirait le réconfort d’une certitude. C’est que l’accident est par nature inexplicable et incompréhensible et c’est précisément là son intérêt romanesque : le vrai sujet du roman est le face à face des parents avec le néant indicible, ce « Rien » qu’aucun mot ne peut dire pour le combler ou l’exorciser. Le drame n’est pas l’impossibilité de dire l’accident en tant que tel, mais l’impossibilité de dire la souffrance et la tristesse d’une existence que la mort hante désespérément. C’est là sans doute la vraie réussite de Banks : avoir écrit un roman constitué de l’entrelacs des témoignages de Dolorès, Billy, Mitchell et  Nicole – faisant entendre à travers lui la voix de la communauté tout entière – mais dont le véritable sujet est le non-dit, le « Rien » rendu palpable par leurs mots entravés.

 

Quand, au lendemain de l’accident, il retrouve sa maîtresse Risa, Billy constate : « Je ne pouvais rien dire de vrai sur ce que j’éprouvais, et elle ne le pouvait pas non plus. ». Il en fait déjà l’expérience juste avant, lorsqu’il chasse l’avocat Mitchell Stephens, lui disant qu’il ne peut pas l’aider, à moins qu’il puisse « ressusciter les morts ». Aussitôt il regrette ces mots : « un cliché, une bravade de gamin, pas la tristesse d’un homme ». L’avocat lui-même, qui détient mieux que quiconque le pouvoir du langage, outil qui lui permet de manipuler les autres, de façonner et d’ordonner le réel par la parole – souvent il apparaît comme un démiurge – voit chacun de ses mots entravé par son propre drame intime : la perte de sa fille, Zoé, qu’il est impuissant à sauver de la drogue. La qualité performative de sa parole se révèle dès lors illusoire : entravés par le non-dit, les mots ne font que rendre palpable l’absence, la béance ouverte dans l’existence par la disparition inexplicable et incompréhensible de l’être aimé. Quant à Nicole Burnell, elle ne garde aucun souvenir de l’accident dont elle a réchappé. C’est sa mémoire même qui est entravée, l’obligeant à vivre avec cette béance où une part d’elle-même a disparu. Le médecin a beau lui dire que « le cerveau est miséricordieux », qu’elle a de la chance, qu’il ne faut pas qu’elle essaie de se souvenir, le face à face avec le néant de l’amnésie est pour elle un scandale qui fait entrave à sa vie, frappe son existence d’une insupportable impuissance – matérialisée par le fauteuil roulant auquel elle est rivée.

 

Dans le face à face avec le néant, ce sont en fait tous les habitants de Sam Dent qui se replient sur leur solitude, ayant perdu dans l’accident, comme Billy et Risa, la possibilité de se parler et de se comprendre : « Une communauté qui perd ses enfants perd son esprit. » La communication, au sein des couples comme au sein de la communauté, semble irrémédiablement entravée, et chacun s’isole dans sa douleur, à la recherche d’une explication, d’une raison qui rendrait leur drame plus supportable, d’une conviction qui leur offrirait un peu de réconfort et faciliterait le deuil : la conviction que rien ne pouvait empêcher l’accident – il était prévisible et inscrit dans les desseins impénétrables de Dieu – ou au contraire que le drame pouvait être évité – il s’agit d’un accident provoqué par la négligence de l’État ou de la ville. La religion offrant une échappatoire à la douleur, tandis que l’idée perverse « que les accidents n’existent pas », colportée par l’avocat, permet de transformer la douleur en colère, laquelle, prenant pour objet un responsable désigné, trouverait là un exutoire. Mais ces deux solutions sont trompeuses, car il n’y a pas d’explication au « paradoxe absolu » que constitue la mort d’enfants avant leurs parents, et elles conduisent la communauté à s’enliser dans la souffrance et la solitude.

 

C’est pourquoi Billy assume la disparition de ses deux enfants, fait face au démon du néant qui le hante et entre d’emblée en résistance contre les Walker et les Burnell et tous les autres parents endeuillés qui se laissent séduire par Mitchell Stephens, cet inquiétant joueur de flûte sorti du conte des frères Grimm. C’est aussi le constat que fait Dolorès : il lui est impossible de trouver dans la religion un sens au drame, dont elle assume le caractère scandaleusement fortuit sans jamais chercher à se disculper. Après tout, au volant du bus, qu’aurait-elle pu faire d’autre qu’essayer d’éviter ce chien qu’elle a vu ou cru voir ? Dans la neige « on voit parfois des trucs qui n’existent pas, ou pas vraiment, mais on risque aussi de ne pas en apercevoir qui existent bel et bien alors on réagit à tout hasard, pour plus de sûreté », et de conclure : « Comme ça, même si je me trompe, au moins suis-je du côté de l’ange. » Tous deux néanmoins, anéantis et hébétés, sont incapables de voir en-avant, de se projeter dans un futur qui donnerait à leur existence présente une perspective moins douloureuse, de voir l’aube des beaux lendemains à l’orée de la nuit dont ils ne peuvent ou veulent sortir. C’est à Nicole qu’il revient de rompre l’ensorcellement du joueur de flûte et de sortir la communauté de sa nuit : dans son face à face avec le néant, elle a acquis la lucidité qui le lui permettra.

 

Tandis que l’hiver fait place au printemps et que tout Sam Dent se prépare à la foire du comté, Nicole feint de se souvenir de l’accident et son témoignage met fin à toutes les procédures judiciaires, offrant à la bourgade la possibilité de fêter les beaux lendemains que le printemps et le titre annoncent. La résurrection de la communauté se fait au prix du sacrifice d’un de ses membres, mais au moins est-elle, grâce à Nicole, qui a su faire du « Rien » cette « force qui rend le Monde neuf », du côté de l’ange.

Cet article a paru dans le numéro 39 de la revue >