Mourir ne mène à rien

Une lecture de Bardo or not Bardo par Fabien Courtal

À un moment, il a refermé la bouche d'aération communiquant avec le temple.  

Bardo or not Bardo.

 

Autrefois la mort était une opportunité de libération : à condition de s'y être suffisamment préparé, ou tout au moins d'être guidé, on pouvait espérer s'abolir dans l'espace noir entre les vies et ne plus jamais avoir à renaître. Un lama vous lisait le Bardo Thödol ; vous étiez d'abord un cadavre attentif ; puis quand une humeur commençait à couler par votre nez ou vos oreilles on livrait au feu votre corps devenu inutile ; vous continuiez alors d'entendre par d'autres moyens la lecture qui se poursuivait pendant quarante-neuf jours. Tout ce temps la voix du lama vous atteignait jusque dans la plus profonde obscurité : elle rappelait inlassablement que rien n'était là avec vous dans cet espace, sinon des projections de votre esprit : il n'y avait donc pas lieu de s'effrayer des dieux furieux qui mangeaient la chair et buvaient le sang, ni de s'émerveiller quand apparaissaient des dieux bienveillants qui n'étaient rien que vous n'étiez vous-même. La voix répétait qu'il fallait vous éteindre dans la lumière au-delà des visions, qu'ainsi vous vous épargneriez la douleur effroyable de revivre dans l'un des six mondes.

 

Et puis quelque chose est arrivé, peut-être à cause du capitalisme ou des révolutions, sûrement du fait d'une espèce d'épuisement généralisé, et l'espace noir s'est épanché hors de la mort. La voix des vivants a perdu le pouvoir de guider les défunts. Être mort à présent, c'est avoir changé de quartier, être passé dans un tunnel, avoir roulé beaucoup dans un wagon ou un camion bâché. Un mort, ça se retrouve, sous son nom propre ou sous un autre nom. Les archives ont brûlé ou ça y ressemble : on s'y perd entre les états et les identités.

 

Il arrive pourtant qu'on croie à la mort, par entêtement idéologique, comme on croirait encore au communisme. C'est une question de fidélité à ce que fut l'homme : un être borné tendant vers un but. De sorte que les vieux rites n'ont pas complètement perdu de leur sens et qu'il en reste donc à ce que la Mudang danse et chante l'uga, même si les morts auxquels elle s'adresse sont peut-être moins morts qu'emprisonnés, insanes ou encore écrivains : son chant, à défaut de les apaiser, est le rappel qu'il y a eu lutte et défaite et qu'on y a laissé des camarades, auxquels rendre hommage est un devoir humain, parmi les derniers qui subsistent.

 

C'est sans doute aussi par fidélité qu'on lit toujours le Bardo Thödol, même si la mort a trahi la cause. La communication s'est interrompue ou le texte a perdu de sa pertinence : s'il arrive que le mort l'entende, il n'y retrouve rien de ce lieu charbonneux où il tâtonne et qui ressemble tantôt à un vaste entrepôt, tantôt à une plaine sans relief. Il y est seul, ou contre toute attente il y a quelqu'un près de lui dans la pénombre, qui lui non plus ne comprend rien à la situation, qui s'épouvante ; on se cogne à lui, on le cogne ou on fraternise, ce qui ne fait guère de différence ; les jours filent, semblent des heures, et rien de ce qui est annoncé ne se produit. Une voix résonne par intermittence, celle d'un lama qui fait de son mieux de l'autre côté du néant ; ou bien c'est une machine qui débite des recommandations confuses enregistrées sur bande. Pour le mort, l'effet est le même : il n'est préparé ni à cet état qui s'éternise, ni aux vents violents de la renaissance si enfin ils se lèvent pour le jeter dans une matrice de singe ou d'araignée. Il n'y pouvait rien et les vivants non plus : ils auront au moins essayé.

 

C'est leur plus grand mérite : les vivants, ou ce qui en tient lieu dans le post-exotisme, ont conscience de ce que doit endurer le mort dans le Bardo ; même à fonds perdus ils lui parlent. Si le livre manque, si la récitation du lama est inaudible, on lui lit autre chose ou on tente une traduction dans un langage que peut-être il comprendra. On s'efforce pour lui, même s'il était un parfait inconnu ou un vieil ennemi de classe. C'est qu'il n'a peut-être jamais été aussi semblable à ce qu'on est soi-même : le mort est un cadavre dans la volière d'un zoo, un corps criblé de balles empêtré au grillage d'un poulailler, il est enterré au fond d'une mine, tout comme le vivant est englué dans la poix du rêve, prisonnier de sa condition d'untermensch et de la ruine universelle. Les deux en sont au même point de désespérance et d'abandon.

 

Il peut tout de même arriver que celui qui survit se montre jaloux de tant de sollicitude, comme un prisonnier en envierait un autre d'un avantage au fond minime : alors il bâcle sa part du travail, néglige de tout répéter des messages qu'on lui transmet avant de se murer dans le silence. Ou bien c'est la femme violée qui profite de l'occasion pour se venger de son ancien bourreau que la mort met enfin à portée de haine : elle veut l'égarer par des mensonges, le remplir d'effroi avec des inventions qui dépassent en horreur les visions pourtant terrifiantes dont le Bardo Thödol fait l'inventaire, et se change même en furie pour le tourmenter indéfiniment. C'est une autre façon de se soustraire au cycle des renaissances que de s'attacher pour toujours à l'ombre de son tortionnaire, jusqu'à le poursuivre dans l'après-vie : c'est en tout cas s'offrir en garantie d'une justice qui n'existe plus nulle part ailleurs ni pour personne, et en cela c'est aussi un exil, hors d'une humanité condamnée quel que soit le lieu à l'arbitraire et à l'absurde, sinon quand parfois il se produit de la beauté, de cette sorte de beauté qui fait rêver d'une autre éternité possible, quand bien même elle était adressée à un autre, quand bien même on ne la perçoit qu'en clandestin :

 

Yasar va rallumer la radio. On retrouve le programme de musique coréenne. Pour ceux qui connaissent, c'est à présent une danse traditionnelle, accompagnée par un hautbois populaire, le hyangpiri, un tambour en forme de sablier, le changgo, un tambour cylindrique, le puk, et des flûtes. Pour les autres, c'est seulement une musique qu'on aimerait écouter pendant des heures, parce qu'elle est rythmée, parce qu'elle est belle et que l'on est profondément seul. (« Au bar du Bardo », Bardo or not Bardo.)

 

Cet article a paru dans le numéro 46 de la revue >