Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

 par Willy Persello

 

J’ai beaucoup aimé Pierre Bergounioux.

D’abord, il y a sa voix. Une voix qu’il m’est impossible de dissocier de son phrasé, un phrasé ample, mûrement réfléchi dans l’instant. Écouter Bergounioux – on pense à son apparition dans le très beau film de Dominique Marchais, Le Temps des grâces –, c’est succomber à son verbe, car il parle comme il écrit : ample et clair. L’homme ressemble aux statuts de Giacometti. Comme elles, il est long et fin. Les temps avançant, le visage s’est creusé et le corps a fondu sur l’ossature qui lui survivra. Son corps et son visage – ne serait-il pas plus juste ici de parler d’une gueule ? – participent, en ces temps d’image reine, de la stature de l’écrivain.

J’ai beaucoup aimé son œuvre, sans doute autant que l’écrivain et son ascèse. L’ascèse d’un homme qui, à dix-sept ans, a décidé de consacrer le surcroît du temps qu’il faut à vivre, à comprendre ce qui nous arrive. L’ascèse d’un homme, longtemps levé à cinq heures pour rejoindre « la table de peine » où il a tenté, jour après jour, livre après livre, d’y voir plus clair sur celui qu’il est. Avec l’écriture, Pierre Bergounioux est parti à l’élucidation de lui-même et du monde. Qu’est-ce qu’une vie d’homme ? semble interroger chaque parcelle de cette œuvre. Qu’est-ce que la vie d’un homme, prisonnier de son enveloppe charnelle, du lieu qui l’a vu naître, de ceux qui l’ont précédé, et de son temps – ce peu qui lui est échu autant que l’Histoire dans laquelle il surgit et qui le dépasse ?

« J’ai eu deux vies », écrit-il dans L’Orphelin. L’enfance corrézienne teintée d’innocence puis celle consacrée à l’étude. De ces deux vies, l’œuvre fait trace autant qu’elle est une tentative de compréhension. Pour Pierre Bergounioux, l’écriture passa d’abord par le Carnet de notes, un journal né de la peur d’une mort imminente et dont la part imprimée s’ouvre en 1980[1]. Nulle analyse en ces pages, mais le récit quasi-journalier de ce qui fait le quotidien d’un homme, père et professeur. Mari aussi, un peu ; si peu, si l’on se réfère aux manifestations de tendresse – ne parlons pas d’intimité. Un travail de scripteur colossal et passionnant dont je me demande comment il sera lu dans cent ans. Ce qui frappera l’archéologue perdu en ces milliers de pages. Ce qui y fera bizarrerie.

Les deux premiers livres publiés par l’écrivain en 1984 et 1985, Catherine et Ce pas et le suivant, sont ses seuls vrais “romans”. Comme si l’écrivain avait eu quelques réticences à faire de son expérience la matière de son œuvre. Le pays natal y tient déjà une large place.

Suivront des récits au matériau autobiographique qui disent, scrutent et redisent les scènes fondatrices, l’enfance dans une Corrèze séculaire et disgraciée (C’était nous, La Bête faramineuse, La Maison rose…), les générations qui l’ont précédé ici-bas et, d’une certaine manière, fait (L’Orphelin, La Toussaint, La Mort de Brune, Miette…), selon un mode qui n’est pas sans évoquer la psychanalyse. En 2001, Le Premier Mot, qui interroge l’origine, le besoin d’écriture et d’en passer par le récit, clôt la série – jusqu’alors. Depuis cette date, l’écrivain a publié de courts textes, denses et serrés comme des expressi de prose pour dire encore, interroger jusqu’à l’épuisement, l’enfance et ses souvenirs, la bascule entre la première et la seconde vie, le nécessité du récit pour dire le monde… et appréhender les oscillations de l’Histoire et comment elles font et défont la vie des hommes. Ces livres semblent davantage répondre à des « sollicitations », pour reprendre le mot de J.B. Pontalis, auquel l’écrivain a confié son Jusqu’à Faulkner, un essai dans lequel il explique la révolution dans la narration que constitua la publication du Bruit et la fureur du Nobel 1949.

 

J’ai beaucoup lu Bergounioux. Ses romans, ses récits, ses courts textes oscillant entre le récit et l’essai, quelques centaines de pages de ses Carnets de notes, entreprise décidément singulière où l’écriture est la mémoire de chaque jour vécu. De ces lectures avides dont les années n’ont gardé que le suc, des textes sont restés gravés dans ma mémoire, que j’ai entrepris de relire pour cet article.

Et je demeure admiratif de la capacité de l’écrivain à dire l’Histoire et son impact sur la vie des hommes. De sa visite des Forges de Syam dans le Jura, il rapporte un texte de moins de 80 pages dans lequel il brosse avec netteté un récit du capitalisme français[2]. Il y convoque la géographie, l’histoire – la grande et l’économique –, la technique et la vie des hommes. Il montre quatre siècles de la vie d’une entreprise, son expansion, ses successions, ses soubresauts, le travail et le savoir-faire des hommes et termine sur « la singulière étrangeté du lieu [qui] vient de ce qu’il tient ensemble les contraires, l’eau et le feu, le mouvement et l’immobilité, la permanence et le changement, l’universel et le local, le présent et le passé. » Je ne peux m’empêcher de rapprocher Les Forges d’Une chambre en Hollande[3]. Ce volume répond à une ambition similaire : livrer en moins de 60 pages une histoire de la pensée jusqu’au « je pense donc je suis » de Descartes. Et pour Bergounioux, il s’agit de comprendre pourquoi cette pensée est l’œuvre d’un Français et pourquoi c’est aux Pays-Bas qu’il a pu la mettre au jour. Une fois de plus, il convoque l’histoire et la géographie, voyant dans les différents modes de gouvernement des États-nations dominants d’alors, l’origine de leurs spécificités. À l’Angleterre, l’économie et le capitalisme, à l’Allemagne la philosophie, à l’Italie la peinture et la musique et à la France, la littérature[4].

L’impact de l’histoire sur la vie des hommes, Pierre Bergounioux le décrit magnifiquement dans deux récits frères, B-17 G et Le Baiser de sorcière[5]. Le premier est une vision de l’offensive aérienne américaine contre les nazis en 1944. Le second, son pendant soviétique, en 1945. Tous deux trouvent leur point de départ dans une photo. À partir de celle de la « Forteresse volante », un bombardier de Boeing, il imagine dans le premier le sort et la dernière journée des « gosses » d’à peine vingt ans qui en composaient l’équipage : « ils furent les protagonistes d’une mutation sans exemple, ni précédent de la civilisation matérielle et morale et payèrent de leur vie ce privilège exorbitant ». Dans le second, il décrit le parcours d’Ivan, un adolescent soviétique chef de char à bord d’un JS 2, et de son équipage, de Mourom à Berlin, et leur dernier combat dans Berlin. Ces deux récits concentrent le meilleur de Bergounioux : la langue, l’art du récit et la mise en perspective de l’Histoire.

« C’est des premières expériences que les récits tirent leur substance », écrit-il encore dans B-17 G. L’enfance est omniprésente dans son œuvre et ma mémoire avait fixé cet extrait du Matin des origines[6] où le jeune Pierre vit pour la première fois le jour se lever : « la révélation de cette encre violette partout répandue dont je n’arrive pas à croire que puisse émerger, comme neuf, telle une pierre fine, opale, perle, aigue-marine, le jour. […] Plus que le chemin parcouru, que l’ébranlement des départs […], ce sont les heures conquises sur l’empire du sommeil qui fixent intact, l’émoi de ce matin où nous partons pour Cassagnes ». Une grande émotion me saisit aussi lorsque je relis la découverte de Cuba[7] par un Bergounioux quinquagénaire qui, rattrapé par le jeune garçon qu’il fut, croise avec des yeux qui brillent les belles américaines vieillies de sa collection de Dinky Toys. Je ne sais si Bergounioux a survécu à l’enfant qu’il fut. Je ne sais si on guérit jamais de son enfance, mais il semble qu’elle colle à l’être mélancolique qu’il n’a pas cessé d’être : « On agit jusque tard dans la vie comme un enfant. Il y a un enfant qui veut savoir et quand on sait, il n’y a plus d’enfant. » 

L’œuvre de Pierre Bergounioux, comme l’écrivain qui a consacré sa vie au savoir et à l’écriture, fait partie de mon panthéon : il y a peu d’œuvres comme la sienne produites aujourd’hui, peu d’œuvres aussi cohérentes et aussi fortes. Et pourtant – est-ce parce que l’on demande trop à ceux qui nous ont beaucoup donné ? – je ne peux m’empêcher de me demander si ce qui en fait la force – une volonté forcenée de comprendre de quoi il retourne – n’en constitue pas également sa principale limite, faisant d’elle une œuvre enkystée dans le mitan du xxe siècle et qui n’est pas parvenue, à quelques exceptions près, à se renouveler ? Reste ces exceptions, de somptueux pas de côtés, des pépites qui le demeurent après relecture, qui n’ont pas d’équivalents et n’en finissent pas de me requérir.

 

 

 

[1] 4 volumes du Carnet de notes ont paru à ce jour chez Verdier : 1980-1990 (2006), 1991-2000 (2007), 2001-2010 (2012) et 2011-2015 (2016)

[2] Les Forges de Syam, éditions Verdier poche, 2007.

[3] Éditions Verdier, 2009.

[4] Retrouver à ce propos la passionnante conférence que Pierre Bergounioux a prononcée sur « Le pays de la littérature », à la Maison des écrivains et de la littérature en 2014, sur www.m-e-l.fr, rubrique rencontres puis archives sonores.

[5] Argol éditions 2006 pour B-17 G et 2010 pour Le Baiser de sorcière.

[6] Éditions Verdier, 1992.

[7] Back in the sixties, éditions Verdier, 2001

Cet article a paru dans le numéro 39 de la revue >